Par : Tapha C.
Les images de la rencontre du 29 Mars 2024 entre le président élu Bassirou Diomaye FAYE et le président de la République Macky SALL ont permis d’assister à une singularité protocolaire : la présence d’un troisième homme.
Ousmane Sonko se tenait entre l’actuel et le futur président. Plusieurs de ses souteneurs ont expliqué qu’il a réussi à tenir sa parole. Sonko aurait déclaré qu’il ne rencontrerait Macky que pour recevoir les clés du palais présidentiel.
Les tenants de cette théorie refusent de voir les faits : Sonko n’a pas été élu président de la République.
République bicéphale
Ousmane Sonko est le président du parti (ex)Pastef. En quelle qualité se trouvait-il au palais présidentiel entre le président de la République et le président élu ?
Attirer l’attention sur cette dualité à la tête de l’Etat peut déplaire, vu les nombreuses et violentes épreuves injustement subies par Ousmane Sonko et Pastef, le parti politique dont il est le président.
Cependant, il n’est pas constructif de refuser de s’interroger à propos des risques potentiels que ce bicéphalisme peut engendrer.
Du point de vue protocolaire : la présence d’Ousmane Sonko au palais présidentiel était une incongruité.
Ce problème, cette dualité à la tête de l’État va prendre de l’ampleur avec le temps. Au moins quatre situations pourraient survenir :
#1 - L’obéissance
Bassirou Diomaye Faye choisit de laisser Ousmane Sonko gouverner à travers lui. Dans ce schéma, le président de la République sera juste un pantin. Le président du parti Pastef sera le marionnettiste tirant les ficelles.
Dans ce cas, Bassirou Diomaye Faye devra assumer un bilan politique qui ne sera pas le sien vu qu’il n’aura pris (quasiment) aucune décision lui-même.
#2 - La prise d’autonomie
Cette phase ne peut survenir qu’après une période d’obéissance. Lassé d’être convoqué et de recevoir des instructions, voire des ordres d’Ousmane Sonko, Bassirou Diomaye Faye pourrait choisir de prendre son autonomie.
Cela pourrait se faire en confiant un poste à Sonko. Au moins trois postes pourraient être envisagés.
Option 1 : président de l’Assemblée Nationale
Problème, cette élection ne devrait pouvoir avoir lieu qu’à la rentrée parlementaire en septembre 2024.
Cette option aurait un avantage : confier un poste de responsabilité au président de Pastef.
Cette option aurait un inconvénient : donner à Sonko les moyens politiques et diplomatiques de préparer sa candidature à l’élection présidentielle de 2029.
Si en plus Sonko ne démissionne pas du parti Pastef, cela donnerait clairement un avantage stratégique qui pourrait fragiliser au mieux le chef de l’Etat au pire faciliter la réalisation d’une procédure de destitution du président de la République.
Option 2 : premier ministre
Autre option, faire d’Ousmane Sonko le premier ministre. C’est techniquement l’acte le plus simple à réaliser.
L’option “recaser Ousmane Sonko à la primature” résout un problème. Mais pourrait buter sur un obstacle de taille : la faible probabilité qu’Ousmane Sonko accepte de s’effacer.
Dans la pratique, il n y a aucune raison qu’Ousmane Sonko s’efface, il a copieusement souffert pour faire triompher le projet politique dont Bassirou Diomaye Faye est l’actuel porteur.
Bassirou Diomaye Faye (gauche) et Ousmane Sonko - Mars 2024
Option 3 : ambassadeur
Autre option, peu évoquée actuellement, mais qui pourrait être préférée par Bassirou Diomaye Faye s’il choisissait de prendre son indépendance. Ce serait de nommer Ousmane Sonko Ambassadeur à l’autre bout de la planète.
Éloigner le boss de Pastef dans une ambassade du Sénégal aurait un avantage : le sortir physiquement du jeu politique local.
Faire d’Ousmane Sonko un ambassadeur créera en revanche plusieurs problèmes dont :
-Le risque pour BDF d’être perçu comme un traître par les militants et sympathisants du parti Pastef.
-Le fait qu’éloigner Sonko lui permettrait d’être loin donc de pouvoir manoeuvrer loin des “grandes oreilles” du pouvoir en place..
#3 - L’affrontement
Si OS et BDF restent tous deux à Dakar, c’est cette troisième option qui risque de survenir.
Le Sénégal revivrait, en version plus ou moins violente, la fièvre que le pays a connu chaque fois que la dualité au sommet de l’Etat a donné lieu à un affrontement entre les deux personnalités.
Ces poussées de fièvre ont impliqué des personnalités telles que Mamadou Dia et plus récemment Idrissa Seck ou encore Macky Sall.
#4 - Le calme plat
C’est l’option la moins plausible vu la configuration actuelle. Pourtant, elle est potentiellement réalisable.
Dans ce cas, Bassirou Diomaye Faye réussirait à collaborer harmonieusement avec Ousmane Sonko. Ce qui implique que OS réussirait à ne pas céder aux nombreux lobbyistes. Ces derniers vont tenter de l’utiliser : soit pour se substituer au président de la République, soit pour contourner un accès bloqué au président de la République.
Le calme plat impliquerait aussi que BDF réussisse à exister politiquement sans jamais s’en prendre officiellement ou officieusement à OS. Peu probable vu la pression sociale, politique, économique et stratégique.
Ce sera extrêmement difficile pour Diomaye et Sonko de maintenir le calme plat dans leur relation. Mais s’ils le réussissent, ce serait réellement la révolution de cette élection du cinquième président de la République du Sénégal.
Autres périls
#Les alliés
Dès qu’il faudra composer un gouvernement et “nommer aux fonctions électives” comme le prévoient les attributions du président de la République, les problèmes avec les alliés vont commencer.
Deux options :
=> Soit BDF récompense, en les nommant, une bonne partie de ses 118 alliés selon le décompte publié sur sur site du président élu. Mais dans ce cas, BDF agirait comme les autres (précédents) politiques Sénégalais, ceux dont Ousmane Sonko disait mi octobre 2018 que “ce ne serait pas un péché de tous les fusiller”.
=> Soit BDF fait des nominations sur la base des CV. Mais dans ce cas, cela signifierait que des farouches opposants voulant donc résolument fragiliser le pouvoir accèdent à des fonctions importantes. S’il choisissait cette option, le président BDF ferait littéralement entrer le loup dans la bergerie.
Il va de soi que nommer sur la base des CV va causer au mieux la désapprobation, au pire, la colère des alliés. Ces derniers vont riposter en distillant généreusement dans la presse tous les faits réels ou inventés pouvant fragiliser le pouvoir de BDF.
